dimanche 1 février 2015

Le Torrent de Anne Hébert

Citation
Classique de la littérature québécoise, Le Torrent révélait déjà à sa parution l’immense talent d’Anne Hébert. Publiée à compte d’auteur en 1950, cette œuvre regroupait initialement cinq récits et nouvelles, dont « Au bord du torrent ». C’est ce dernier texte qui donne son titre au recueil, augmenté de deux autres nouvelles lors de sa réédition en 1963 par Hurtubise HMH. Le Torrent raconte le drame d’un jeune homme, privé de son enfance et « dépossédé du monde », qu’une mère acariâtre, pour cacher son déshonneur et la faute dont elle se sait coupable, destine à la prêtrise. Les autres textes du recueil exploitent les thèmes de prédilection de l’auteure de Kamouraska [...]

Mon avis (Lu il y a un bout)

Que ce soit L’ange de Dominique , Le printemps de Catherine,  La robe de corail, Rue de l’Esplanade,  Le Torrent (nouvelle éponyme) pour ne nommer que celles-là, ces nouvelles ont toutes  un thème en commun : des êtres que la vie n’a pas gâtés, des oubliés de la société.
Tantôt servante, vieille fille, garçon maltraité ou encore orpheline au physique qui fait fuir, tous sont malheureux et n’ont  que comme compagnes et amies que peines et souffrances. Tout ce misérabilisme  à travers les récits de ce recueil est d'une tristesse..... Mais le récit qui m'a le plus bouleversée  Le Torrent. Cette histoire du jeune François, mal aimé, maltraité par une mère acariâtre, la grande Claudine est émouvante. Cette femme qui n’a de yeux que pour la religion et la pureté de l’être humain; par ses idéaux,  va faire souffrir son jeune garçon en lui offrant que le fouet pour amour.  Un recueil dans lequel le bonheur n’a pas de place et les événements tristes s'y succèdent tristement. Dramatique jusqu’à la dernière page et j’avoue que j’ai eu de la difficulté à le terminer.

 À la lecture de ce  bouquin, je me suis souvenu du même ressenti face à Kamouraska, autre roman de l’auteure que j’ai lu il y a très longtemps. Une écriture  relatant la noirceur d’une société québécoise dans laquelle seule les nobles  et l’église avait l’opportunité de ne pas être coupés du monde.  Bref, Le Torrent est une lecture difficile mais l'auteure a une plume de grand talent car il en faut pour décortiquer la dimension d’asservissement peu enviable  de la société campagnarde québécoise de l’époque.

Extrait tiré de la nouvelle  Le Torrent

Je n'ai pas eu d'enfance. Je ne me souviens d'aucun loisir avant cette singulière aventure de ma surdité. Ma mère travaillait sans relâche et je participais de ma mère, tel un outil dans ses mains. Levées avec le soleil, les heures de sa journée s'emboîtaient les unes dans les autres avec une justesse qui ne laissait aucune détente possible.
En dehors des leçons qu'elle me donna jusqu'à mon entrée au collège, ma mère ne parlait pas. La parole n'entrait pas dans son ordre. Pour qu'elle dérogeât à cet ordre, il fallait que le premier j'eusse commis une transgression quelconque. C'est à dire que ma mère ne m'adressait la parole que pour me réprimander avant de me punir.
Au sujet de l'étude, là encore tout était compté, calculé, sans un jour de congé, ni de vacances. L'heure des leçons terminée, un mutisme total envahissait à nouveau le visage de ma mère. Sa bouche se fermait durement, hermétiquement, comme tenue par un verrou tiré de l'intérieur.
Moi, je baissais les yeux, soulagé de n'avoir plus à suivre le fonctionnement des puissantes mâchoires et des lèvres minces qui prononçaient, en détachant chaque syllabe, les mots de "châtiment", "justice de Dieu", "damnation", "enfer", "discipline", "péché originel", et surtout cette phrase précise qui revenait comme un leitmotiv:
— Il faut se dompter jusqu'aux os. On n'a pas idée de la force mauvaise qui est en nous ! Tu m'entends, François? Je te dompterai bien, moi… (p.9)

Le Torrent de Anne Hébert
BQ, 1998

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